Makarov et Petersen N°3 (Malguil)

Makarov : Là, dans ce livre, il est question de nos désirs et de la manière de les satisfaire. Lis ce livre et tu comprendras combien sont vains nos désirs. Tu comprendras également combien il est facile de satisfaire le désir d’un autre et difficile de satisfaire son propre désir.

Petersen : Tu t’es mis à parler bien solennellement. Ce sont les chefs indiens qui parlent comme ça.

Makarov : Ceci est un livre dont on ne peut parler qu’en termes élevés. Même quand je ne fais que penser à lui je me découvre.

Petersen : Et tu te laves les mains avant de le toucher ?

Makarov : Oui, il faut se laver les mains.

Petersen : Tu pourrais aussi te laver les pieds à tout hasard.

Makarov : C’est peu spirituel, et même vulgaire.

Petersen : Mais c’est quoi, ce livre ?

Makarov : Le titre de ce livre est mystérieux.

Petersen rit.

Makarov : Ce livre s’appelle MALGUIL !

Petersen disparaît.

Makarov : Seigneur ! Mais qu’est-ce que c’est ? Petersen !

La Voix de Petersen : Que s’est-il passé ? Makarov ? Où suis-je ?

Makarov : Où est-tu ? Je ne te vois pas !

La Voix de Petersen : Et toi, où es-tu ? Moi non plus, je ne te vois pas !… C’est quoi, ces boules ?

Makarov : Que faire ? Petersen, tu m’entends ?

La Voix de Petersen : Oui ! Mais que s’est-il passé ? Et c’est quoi, ces boules ?

Makarov : Tu peux bouger ?

La Voix de Petersen : Makarov, tu vois ces boules ?

Makarov : Quelles boules ?

La Voix de Petersen : Laissez-moi !… Laissez-moi partir !… Makarov !

Silence. Makarov reste pétrifié d’horreur, puis saisit le livre et l’ouvre.

Makarov (lit) : « …Progressivement, l’homme perd sa forme et devient boule. Puis, une fois devenu boule, l’homme perd tous ses désirs. »

Daniil Harms – 1934

Traduction Jean-Philippe Jaccard