Une Étude Approfondie (texte)

ERMOLAÏEV

J’ai été chez Blinov et il m’a montré sa force. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Il est fort comme une bête ! C’était effrayant. Blinov a soulevé le bureau, l’a balancé avant de l’envoyer à près de quatre mètres de lui.

LE DOCTEUR

Il serait intéressant d’étudier ce phénomène. La science connaît de tels faits, mais leurs causes restent incompréhensibles. Les savants ne peuvent encore expliquer l’origine d’une telle force musculaire. Présentez-moi ce Blinov : je lui donnerai une pilule expérimentale.

ERMOLAÏEV

Et quelle est cette pilule que vous allez donner à Blinov ?

LE DOCTEUR

Comment une pilule ? Je ne vais pas lui donner de pilule.

ERMOLAÏEV

Mais vous venez vous-même de dire que vous vouliez lui donner une pilule.

LE DOCTEUR

Non, non, vous faites erreur. Je n’ai pas parlé de pilule.

ERMOLAÏEV

Excusez-moi mais je vous ai entendu parler de pilule.

LE DOCTEUR

Non.

ERMOLAÏEV

Comment, non ?

LE DOCTEUR

Pas parlé.

ERMOLAÏEV

Qui n’a pas parlé ?

LE DOCTEUR

Vous n’avez pas parlé.

ERMOLAÏEV

De quoi je n’ai pas parlé ?

LE DOCTEUR

A mon avis, vous ne dites pas tout.

ERMOLAÏEV

Je n’y comprends rien. Comment, je ne dis pas tout ?

LE DOCTEUR

Votre discours est tout à fait typique. Vous avalez les mots, abandonnez vos idées en cours de route, vous vous pressez et vous bégayez.

ERMOLAÏEV

Quand donc ai-je bégayé ? Je parle de manière assez coulante.

LE DOCTEUR

C’est justement là que vous vous trompez. Vous voyez ? Vous êtes tellement tendu que vous commencez même à vous couvrir de taches rouges. Vous n’avez pas encore les mains froides ?

ERMOLAÏEV

Non. Pourquoi ?

LE DOCTEUR

Comme ça. C’est une supposition. Il me semble que vous avez de la peine à respirer. Vous feriez mieux de vous asseoir, vous risquez de tomber. Voilà. Reposez-vous maintenant.

ERMOLAÏEV

Mais pourquoi donc ?

LE DOCTEUR

Chut ! Ne fatiguez pas vos cordes vocales. Je vais essayer d’adoucir votre sort.

ERMOLAÏEV

Docteur ! Vous me faites peur.

LE DOCTEUR

Mon bon ami ! Je veux vous aider. Prenez ceci. Avalez.

ERMOLAÏEV

Ouille ! Bah ! Quel goût infect sucré ! (Quel goût dégueulasse!)

Qu’est-ce que vous m’avez donné ?

LE DOCTEUR

C’est rien, c’est rien. Calmez-vous. C’est un remède sûr.

ERMOLAÏEV

J’ai chaud et je vois tout en vert.

LE DOCTEUR

Oui, oui, mon bon ami, vous allez mourir.

ERMOLAÏEV

Que dites-vous ? Docteur ? Aah, je n’en peux plus ! Docteur ! Qu’est-ce que vous m’avez donné ?

LE DOCTEUR

Vous avez avalé une pilule expérimentale.

ERMOLAÏEV

Sauvez-moi. Aah ! Sauvez-moi. Aah ! De l’air. Aah. Sauv…Aah ! De l’air…

LE DOCTEUR (Regard caméra)

Il s’est tu. Et il ne respire plus. Cela signifie qu’il est déjà mort. Il est mort sans avoir trouvé ici bas de réponses à ses questions. Oui, nous, les médecins, nous devons étudier de manière approfondie le phénomène de la mort.

21 juin 1937